Les promeneurs qui, en cet été torride de 1879, cherchent la fraicheur dans les allées du Jardin des plantes de Montpellier, ne manquent pas d’aller découvrir le pavillon astronomique, récemment construit. Depuis le mois d’avril, il abrite un télescope de Foucault, instrument considéré comme le plus performant du monde. Le 28 juillet, André Crova, titulaire de la chaire de physique à l’Université, l’a utilisé une première fois, avec succès pour observer le passage de l'étoile Antarès derrière la Lune.
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Une brochure au vitriol
Alors que la bonne société montpelliéraine s'apprête à gagner ses résidences de campagne, elle lit, stupéfaite, une brochure que vient de publier Charles Martins, le directeur du Jardin. L’auteur lance une attaque en règle contre le pavillon astronomique. Il critique sa conception, son emplacement, jusqu'à sa raison d'être. Et le vieil homme de 73 ans ne retient pas ses coups.
Fort de son prestige scientifique, Charles Martins dénonce l’inconséquence d’avoir implanté un observatoire au milieu de son Jardin des plantes. Une décision irresponsable puisque, assène-t-il, les bas-fonds ne sont pas sûrs. Il est donc stupide de garder le précieux télescope là où la nappe phréatique menace l'instrument. Enfin, l’implantation est aberrante puisque les arbres du jardin privent l'observatoire d'une large portion du ciel.
Si les critiques sont entendables sur le fond, le ton général du brulot surprend. Avec mépris, l'homme, qui correspond régulièrement avec Charles Darwin et George Sand compare le pavillon à un « marabout algérien ». Se targuant d’avoir visité les plus grands observatoires d’Europe, il se demande, condescendant, « si l'un des trois savants qui ont présidé à la construction de la tour avait vu l'extérieur de l'une de celles qui existent ». Il ironise sur l'éventuel successeur de Crova qui se retrouvera avec ce pavillon inutile et qui devra, « favorisé par l'immobilité de son télescope, l'absence de courants ascendants et sa position au fond d'un entonnoir entouré d'arbres élevés, nous faire connaître un jour la chaleur émise non seulement par le soleil, mais encore par les étoiles ».
La guerre du Jardin des plantes
La brochure de Martins est l’avatar ultime d’une sourde rivalité qui se joue à l’Université depuis des décennies et que Martins rallume consciemment. Son titre, Remarques scientifiques sur l'installation d'un télescope astronomique dans le Jardin des Plantes de la Faculté de Médecine de Montpellier, révèle la raison réelle du litige. En s'appropriant le jardin botanique au nom de sa seule faculté, Martins conteste publiquement à celle des sciences tout droit d'y intervenir, alors que les deux entités se le partagent en indivision depuis des décennies. Ce qu’a n’a jamais accepté l’autoritaire directeur, jaloux de ses prérogatives.
Bombe à l'Université
Le recteur d'Académie est consterné. La polémique éclate à quelques semaines de l'ouverture à Montpellier du congrès annuel de l'Association française pour l'avancement des sciences où les observations d'Antarès, recueillies au pavillon, y seront présentées. Ce n'est vraiment pas le moment d'être la risée de l'élite scientifique nationale.
À la Faculté des sciences, la brochure de Martins a fait l'effet d'une bombe. Scandalisé, André Crova réplique aussitôt, cosignant avec ses collègues Roche et Planchon une brochure de réponse. Mais c'est bien lui qui tient la plume. Le texte transpire la colère froide, la rancœur longtemps contenue et le ton est donné dès les premières lignes : « Quelle que soit notre déférence pour l'âge de M. Martins, quel que soit notre regret d'avoir à le réfuter, je dois m'acquitter de cette trop facile, mais pénible tâche. » Suit le rappel d'une réunion chez le Recteur, où son adversaire aurait fini par renoncer à ses objections et se serait même « offert spontanément à apporter son concours pour le choix de l'emplacement du pavillon ».
Chacun son domaine
Vient alors une réfutation méthodique, point par point. Sur la nature du sol, mise en cause par Martins, Crova convoque le géologue de Rouville, sommité montpelliéraine : « Toutes nos maisons de Montpellier sont bâties sur le sable, et elles ne remuent pas ». Attaqué sur ses compétences astronomiques, il renvoie à son tour son contradicteur à son propre domaine d'études, la botanique. Il ne résiste pas, au passage, à révéler un détail que Martins prend soin de taire derrière le titre prestigieux de correspondant de l'Institut, sans jamais préciser sa section d'appartenance : « Le meilleur juge en ce cas-ci n'est pas un professeur de botanique, fût-il, comme M. Martins, Correspondant de l'Institut (section d'Économie rurale) ».
Un bilan désastreux
Puis la charge se fait plus précise sur la question de l'appropriation du Jardin. Martins regrette-t-il que cette parcelle serve au pavillon plutôt qu'à un amphithéâtre de botanique ? Crova l'accuse, à demi-mot, de détournement de bien public : « Malgré les annexions qu'il lui a faites, son domaine privé ne lui suffit plus ; il s'y trouve à l'étroit, et sous prétexte d'amphithéâtre, il veut mettre la main sur la partie du Jardin occupée par le Doyen de la Faculté des Sciences ».
Puis il passe au crible vingt-huit ans de gestion du Jardin. Le bilan, selon lui, est désastreux. La collection de vignes du professeur Delile ? Sacrifiée, parce qu'elle contrariait les plans d'embellissement des abords de la résidence du directeur. Les plantes du Port-Juvénal ? Absorbées par ce même espace réservé. Quant à la serre chaude que Martins a fait venir d'Amérique, elle est mal conçue et lorsqu'on le lui a reproché, le directeur en aurait rejeté la faute sur un jardinier « aujourd'hui mort », donc bien incapable de se défendre.
Le temps a tranché
L'affaire en resta là et le congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences se déroula finalement sans encombre. La réputation de Charles Martins, elle, avait souffert de cet échange épistolaire. Le vieux directeur démissionne quelques mois plus tard et se retire à Paris, où il meurt dix ans après. André Crova, lui, poursuit sa carrière et quittera sa chaire de physique en 1904, deux ans après avoir été fait Officier de la Légion d'honneur.
Sur le fond, Martins n'avait pas tout à fait tort. Le site s'avère bel et bien humide, et dès le début du XXe siècle, la coupole se dégrade. Les astronomes délaissent peu à peu le pavillon et son télescope pour une modeste lunette installée sur une terrasse du rectorat, plus commode d'accès. En 1964, le télescope de Foucault, devenu obsolète, est à son tour déplacé à la faculté des sciences.
Aujourd'hui, le pavillon astronomique s'est fondu dans le décor du Jardin des plantes, récemment restauré par une université depuis longtemps apaisée des querelles d'antan. Sa coupole aux lignes douces donne au lieu une atmosphère à la fois singulière et paisible, à deux pas du bassin aux lotus, si cher à Charles Martins.