Décarboner le chauffage des bâtiments, responsable d'une part considérable des émissions de CO₂, sans sacrifier le pouvoir d'achat des ménages. Le projet ne pouvait que séduire l'Union européenne, qui s'efforce, malgré les turbulences, de tenir son cap de neutralité climatique à l'horizon 2050. C'est précisément ce que propose Bulane, l'entreprise fabrègoise qui, depuis 2009, s'est spécialisée dans le développement des usages de l'hydrogène.
Fabrègues, berceau d'une innovation
L'hydrogène présente une propriété remarquable. Il engendre de l'énergie sans émettre de CO₂ lors de sa combustion. Bulane produit ce gaz à partir d'eau et d'électricité, ouvrant la voie à un remplacement progressif des énergies fossiles. Ses premiers succès commerciaux ont reposé sur un appareil capable de produire une flamme décarbonée, une technologie brevetée, transformée en chalumeaux destinés notamment aux professionnels du soudage. Cette innovation a rapidement ouvert à l'entreprise ses premiers marchés en France, puis à l'international. Aujourd'hui, Bulane produit entre 200 et 300 appareils par an, compte une clientèle établie dans une vingtaine de pays européens, et emploie une trentaine de personnes à Fabrègues. La PME a ainsi permis d'économiser plusieurs dizaines de milliers de tonnes de CO₂.
Changer le carburant, pas la chaudière
Ce chalumeau à flamme propre n'était qu'une première étape. C'est une nouvelle innovation, bien plus ambitieuse, qui a retenu l'attention des instances européennes. « Nous avons mis au point un système qui hybride les chaudières à gaz avec de l'hydrogène produit sur place. Un petit électrolyseur compact se branche directement sur la chaudière existante », détaille Nicolas Jerez, fondateur de Bulane. « Ce module produit de l'hydrogène à la demande, sans le stocker, ce qui élimine tout risque. L'hydrogène se mélange au gaz naturel dans le brûleur. La chaudière fonctionne exactement comme avant, mais en brûlant un combustible en partie décarboné ».
L'enjeu est considérable. En France, environ 12 millions de chaudières à gaz équipent foyers et immeubles collectifs. Elles fonctionnent bien, elles durent longtemps mais elles brûlent du gaz naturel, un combustible fossile qui contribue au réchauffement climatique. Faut-il pour autant toutes les remplacer ? Nicolas Jerez ne le croit pas. « Remplacer toutes les chaudières par des pompes à chaleur est une idée séduisante, mais irréaliste. Les bâtiments mal isolés ou les usages industriels ne s'y prêtent pas. La vraie question n'est pas l'équipement, c'est le carburant. Plutôt que de changer la chaudière, changeons ce qu'elle brûle. »
La preuve par Aix
Lauréate du concours Ademe i-Nov en 2020, cette innovation a également séduit BDR Thermea, le fabricant français et européen d'appareils de chauffage domestiques et industriels dont la marque emblématique est De Dietrich. Pionnier sur le sujet, le groupe fait de l'hydrogène l'un des quatre piliers de sa stratégie de décarbonation et a noué un partenariat officiel avec Bulane pour co-développer la chaudière hybride.
La première concrétisation tangible de cette alliance se trouve à Aix-en-Provence. Depuis 2023, les 60 logements sociaux d’une résidence sont chauffés par une chaudière collective fonctionnant avec un mélange de gaz et d'hydrogène, produit sur place grâce à des panneaux solaires installés sur le toit de l'immeuble. Une première en France dans l'habitat collectif, dont les résultats ont dépassé les espérances. « Les résultats sont probants. Moins 30 % sur la facture énergétique des résidents, et 34 % d'émissions de CO₂ en moins », se félicite Olivier Stenuit, responsable Stratégie et développement hydrogène chez BDR Thermea.
Dans le sens de l'histoire
Ces résultats ne sont pas passés inaperçus. Car la technologie de Bulane s'inscrit exactement dans les ambitions que se sont fixées la France et l'Europe. Paris a mobilisé 9 milliards d'euros pour la filière hydrogène d'ici 2030, et Bruxelles des centaines de milliards via ses fonds européens, convaincue que l'hydrogène est une pièce maîtresse de la transition climatique. Dans ce contexte, le soutien européen accordé à Bulane via les crédits FEDER est un signal fort envoyé à la PME dont l'innovation préfigure le chauffage de demain.
La Région Occitanie a elle aussi saisi l'opportunité. Lors d'une visite récente dans les ateliers de Fabrègues, Carole Delga, présidente de la Région, a annoncé que les lycées occitans pourraient prochainement être équipés de ces chaudières hybrides. L'idée va même plus loin. Ces établissements scolaires, souvent dotés de vastes toitures, pourraient y installer des panneaux solaires pour produire leur propre électricité, alimenter directement l'électrolyseur, fabriquer l'hydrogène sur place et chauffer leurs bâtiments. Un circuit énergétique entièrement local, entièrement décarboné. « On avait le propane et le butane, nous aurons l'occitane », sourit Nicolas Jerez.