À quelques kilomètres à l’ouest de Montpellier, Lavérune appartient, au XVIIIᵉ siècle, à cette campagne qui entoure la ville et où les familles fortunées viennent chercher fraîcheur et tranquillité. Au milieu des vignes et des terres agricoles s’élève alors le domaine de l’Engarran.
Le riche M.Vassal
Détenues à l’origine par le magistrat Henri d’Engarran, ses quelque dix hectares de garrigue et leur modeste bâtisse passent ensuite entre les mains de la famille de Jérôme Loys. Pour acheter la charge de président des Trésoriers de France, celui-ci emprunte la coquette somme de 15 000 livres à son beau-frère, Jean Vassal. Incapable de le rembourser, il lui cède en 1757 le domaine de l’Engarran.
Le nouveau propriétaire appartient à une famille de négociants d’Agde particulièrement prospère, dont plusieurs membres ont fait fortune dans la banque. Influente, la dynastie est prolifique et noue des alliances matrimoniales utiles pour progresser socialement. Jean Vassal est conseiller à la Cour des comptes, aides et finances du Languedoc. Cette charge lui assure un train de vie confortable. L'homme tire surtout profit du très lucratif commerce du sel. Celui de la vigne viendra ensuite.
Nuée de folies
Montpellier connaît alors une période de grande prospérité. Magistrats, négociants et riches bourgeois font construire autour de la ville de vastes demeures de plaisance, les « folies montpelliéraines ». Ces propriétés ne sont pas de simples résidences secondaires. Elles réunissent maison de campagne, jardins raffinés et domaines agricoles ou viticoles, tout en affichant la réussite sociale de leurs propriétaires.
La folie de la Mosson, édifiée pour Joseph Bonnier, est l’un des exemples les plus spectaculaires de cette architecture de prestige. Mais si cette dernière était le théâtre des amours scandaleuses de son propriétaire avec la Petipas, une chanteuse d’opéra parisienne, l’Engarran célèbre une histoire bien différente, celle d’un amour conjugal.
Une preuve d'amour et d'ambition
Pour Suzanne, son épouse, Jean Vassal imagine une demeure aux lignes douces et aux formes arrondies. Le perron, comme le portail en coquille, décline les courbes. Sur la délicate ferronnerie du balcon, les initiales « JV », pour Jean Vassal, et « SL », pour Suzanne Loys, s’entrelacent dans des motifs en forme de cœur.
Le château devient ainsi un véritable manifeste amoureux. Et comme toute folie qui se respecte, l’Engarran se doit aussi de posséder de beaux jardins. Le sien, à la française, se déploie sur trois terrasses successives jusqu’au buffet d’eau, ponctué de bassins alimentés par les sources qui jaillissent autour du domaine.
Le nom des architectes du château et du jardin demeure inconnu. Les travaux s’étalent sur plusieurs années avant que Suzanne puisse profiter pleinement de son château, qu'elle décore avec soin et qu'elle quitte avec regret chaque année pour regagner Montpellier pour passer l'hiver dans son hôtel particulier de la rue de l'Aiguillerie. En cette veille de Révolution, le couple reçoit amis et relations dans leur folie, s'insérant, sans bruit, parmi l'élite montpelliéraine.
Recherche Suzanne désespérément
La Révolution ne semble guère ébranler la vie des époux, unis depuis plus de 50 ans. En 1794, alors que leur ancien monde n'est plus, Jean Vassal, âgé de 85 ans, s’offre encore les monumentales grilles du château de la Mosson. Il les fait démonter puis remonter devant l’Engarran. Sur le fer forgé, il fait ajouter les initiales du couple. Un dernier embellissement, mais surtout un ultime geste de reconnaissance envers Suzanne. Le vieil homme disparaît quelques mois plus tard.
On sait peu de choses de celle à qui est dédiée cette folie. Aucun portrait de Suzanne Vassal n’est connu. Sauf peut-être dans la pierre, sur les façades du château.
Au premier étage, au centre de la façade sud, un visage de très jeune fille, délicatement ciselé, est traditionnellement présenté comme le sien. Une Suzanne idéalisée toutefois, car lorsque le château est construit, elle a passé la quarantaine.
Le dernier regard
La façade nord, du bâtiment présente trois autres visages féminins, côte à côte. Ils composent une étonnante évocation des âges de la vie.
À droite, une jeune fille incarne la jeunesse et la fraîcheur. Les paupières presque closes, elle semble pourtant porter discrètement son regard vers l’âge suivant. Au centre, une femme surmontée d’un nourrisson évoque la fécondité. Son regard se tourne à son tour vers le dernier âge.
À gauche, enfin, une dame coiffée de lourdes étoffes achève la série. Son regard, tourné vers le passé, semble contempler le chemin parcouru. Cette dernière figure est-elle Suzanne ? Rien ne le prouve. Mais l'hypothèse est séduisante, et dans cette frise où chaque âge regarde vers le suivant, il ne serait pas impossible que le dernier regard soit celui de la femme qui a fait bâtir le château.
Après les Vassal
La « citoyenne Loys, veuve Vassal», disparaît quelques années après son mari. Sans enfant, elle lègue le domaine à sa belle-sœur, qui s'empresse de le revendre à un propriétaire foncier sétois. Il passe ensuite entre de nombreuses mains avant d'échoir, en 1926, à la famille Grill qui en fait aujourd'hui un domaine viticole de 60 hectares.
Visites à l'Engarran
À l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine 2026, le Château de l’Engarran célèbre le centenaire de son classement au patrimoine et les 100 ans de présence de la famille Grill.
Plusieurs visites guidées payantes (12€ par personne) sont organisées autour du thème « Comment entretenir et réinventer notre patrimoine ? » afin de découvrir les coulisses de la restauration du château, ses archives, ses jardins et ses trésors architecturaux. La visite s’articule autour d’une dégustation itinérante des nouvelles cuvées du domaine. Réservations ici.
- vendredi 18 septembre de 15h à 18h ;
- samedi 19 septembre de 11h à 13h ;
- samedi 19 septembre de 15h à 18h ;
- dimanche 20 septembre de 11h à 14h