Vous êtes Montpelliérain et vous avez publié un roman historique sur les Guilhem (1). Quel cheminement vous a conduit jusqu’aux anciens seigneurs de la ville ?
Didier Amouroux : D’abord, la curiosité ! Il y a dans notre ville des rues où il s’était passé des choses et je ne savais pas lesquelles. C’était frustrant. Ensuite, j’avais une trilogie en cours sur le territoire du Pic Saint-Loup. Pour Au Pic Saint-Loup, avec ou malgré vous ?, j’ai découvert qu’il y avait eu une guerre en 1121 sur l’Hortus pour prendre la forteresse de la roquette d’Òrtols. Et c’est Guilhem VI de Montpellier qui a mené cette guerre au comte de Melgueil et de Montferrand. J’ai potassé cette guerre et Guilhem VI et je me suis dit que j’étais un peu fainéant tout de même de ne pas travailler la question des précédents Guilhem et des suivants. L’un dans l’autre, j’ai passé trois ans sur l’histoire des Guilhem.
Le grand public connaît davantage Guilhem VIII et son édit pour la liberté d’enseigner la médecine. Vous montrez une préférence pour Guilhem VI. Pourquoi ?
Didier Amouroux : Il m’a passionné. Guilhem VI était un seigneur arrogant, pas vraiment démocrate. Il a martyrisé sa ville et a même été foutu dehors. Il n’a pas voulu l’élection de consuls. Il a affamé sa ville pendant deux ans et demi et cela a coûté cher à Montpellier parce qu’il y a eu des morts. Après, les Génois et les Pisans ont fait un blocus et les Montpelliérains et les marchands n’ont pas pu exporter quoi que ce soit. En même temps, j’ai trouvé qu’il a beaucoup fait pour développer Montpellier au détriment du comte de Melgueil et de Montferrand. Ce n’est pas le seul. Guilhem V, son père, avait été un chevalier très combatif. Mais Guilhem VI a poussé plus loin. Sa personnalité m’a intéressé, mais elle n’est pas plus importante que les autres. Si je faisais un podium des Guilhem, ce serait d’abord Guilhem V, puis Guilhem VI et Guilhem VIII.
Pourquoi mettre Guilhem V en tête ?
Didier Amouroux : Guilhem V a réveillé la ville. À 16 ans, il a combattu le comte de Melgueil et de Montferrand pour lui arracher le droit de rendre la justice à Montpellier qu’il n’avait pas, pour lui prendre les châteaux de Lattes et de Mauguio. Pourquoi le château de Mauguio ? Parce que c’est là que le comte avait créé un atelier monétaire. On y transformait l’argent des mines de Villemagne, qui appartenaient au comte, en monnaie (le sol melgorien). Il avait cours sur toute la façade méditerranéenne et jusque dans le Rouergue. Et puis il a pris des églises, il a été condamné, mais pas tant que ça. D’ailleurs, le comte a gagné son procès ecclésiastique, mais il lui a aussi donné la main de sa fille. Guilhem V, c’est aussi celui qui a dédié Montpellier, lorsqu’il est parti à la croisade, à la vierge Marie. Et c’est depuis Guilhem V que Montpellier a sur son blason la vierge Marie.
Vous estimez aussi que la place des Guilhem sur l’espace public à Montpellier est assez inexistante. Même si le premier mandat de Michaël Delafosse a permis la création d’un parc Guilhem VIII dans le quartier Cambacérès.
Didier Amouroux : Oui et c’était pour moi un regret. Mais je salue la décision du maire de Montpellier. Vous savez, j’ai beaucoup cherché pour trouver l’emplacement des trois châteaux des Guilhem. Les gens confondent tout… Dans mes conférences, on me demande régulièrement : « Mais alors les Guilhem, ils venaient de Saint-Guilhem ? » Pas du tout. Car Saint-Guilhem, c’est Guillaume d’Orange, duc d’Aquitaine, comte de Toulouse, de la famille de Charlemagne. Il n’y a aucun rapport.
Vous êtes assez affirmatif sur l’emplacement des trois châteaux des Guilhem, ce qui n’est pas toujours le cas selon les interlocuteurs que l’on rencontre.
Didier Amouroux : Je suis même catégorique. Le premier château, Guilhem 1er l’a fait dans une rue qui s’appelait alors la rue Saint-Nicolas. C’était la rue des Drapiers qui ont fait la fortune de Montpellier, même avant que les Guilhem ne leur donnent le monopole de la teinture en rouge. C’est l’actuelle rue de l’Aiguillerie. Le premier château était au n°28 et il était des deux côtés de la rue avec un arc. C’était très à la mode au Moyen-âge. Les Guilhem étaient des fidèles du pape. Quand le pape est venu à Montpellier prêcher pour la croisade, Guilhem V y est parti. Les seigneurs payaient tout lors de la croisade. Il en est revenu assez appauvri et il a été obligé de céder son château à ses cousins. Il a alors fait construire un palais dans la rue Castel-Moton, entre les places de la Canourgue et Chabaneau. Guilhem VI, quand Montpellier s’est révolté, a affamé les habitants et a bâti son château au point le plus haut de la ville, à l’endroit de l’actuel palais de justice. De là, il dominait toute la ville et il était sur la crête des remparts.
Après avoir épluché la vie des Guilhem, vous enchaînez dès octobre avec un nouvel ouvrage consacré à Jacques 1er d’Aragon.
Didier Amouroux : Oui et je l’ai abordé sous l’angle Jacques 1er d’Aragon, fils de Marie de Montpellier et petit-fils de Guilhem VIII. Mais aussi fils de Pierre d’Aragon et petit-fils d’Alphonse, grand roi d’Aragon. La vie avait mal commencé pour lui. Son père étant mort au combat de Muret et sa mère à Rome où elle était allée réclamer l’aide du pape pour percevoir les revenus de Montpellier, tous deux en 1213, Jacques 1er d’Aragon était orphelin à 5 ans. Il a été emprisonné à la forteresse de Carcassonne par Simon de Montfort. Et puis le pape est intervenu pour réclamer sa libération. Car il lui avait écrit pour dire qu’il était l’héritier légitime de la seigneurie de Montpellier. Il est devenu l’héritier de la couronne. Sa mère avait souhaité qu’il soit formé par les Chevaliers du temple. Il a mis dix ans pour apprendre le métier de roi. Par la suite, il est allé prendre Majorque aux mains des Sarrasins. De retour de Majorque, un chevalier probablement de Pignan, a fait peindre des fresques dans son immeuble de la rue des Sœurs noires à Montpellier et elles représentent les combats de Jacques le Conquérant. Il a acquis sa légitimité grâce à Majorque, puis il est devenu roi de Majorque, puis roi de Valence. De nos jours encore, cette ville fête chaque année Jacques le Conquérant car il a sauvé Valence de la religion musulmane.
- : Nous les Guilhems de Montpellier : nos 3 châteaux et la Vierge noire 985-1206, de Didier Amouroux, aux éditions Complicités. 21 euros.