Créée à Paris en 1762, Annette et Lubin met en scène deux jeunes paysans cousins, amoureux et innocents, qui vivent leur relation librement dans une nature idéalisée. Leur bonheur dérange un bailli concupiscent qui cherche à les séparer au nom des convenances. Mais leur pureté désarmera les préjugés, et un seigneur éclairé rendra justice à leurs sentiments.
Derrière cette pastorale souriante se lit quelque chose de plus acéré. Il s’agit là d’une critique des hiérarchies sociales et du pouvoir moral des institutions, dans l'esprit des Lumières et de Rousseau. L'œuvre est signée par une femme, Justine Favart, ce qui n'est pas anodin dans le paysage théâtral du XVIIIe siècle.
Retour d’un succès oublié
Annette et Lubin connut en son temps un immense succès européen, avant de disparaître progressivement des scènes du répertoire lyrique à partir du Premier Empire. Cette œuvre est aujourd’hui exhumée dans le cadre du programme d’excellence de recherche-création MIRANDA- PRAXIS de l’université Montpellier Paul-Valéry, auquel contribue le musicologue Patrick Taïeb, spécialiste de l’opéra-comique au XVIIIe et XIXe siècle. « L’opéra-comique est un genre qui alterne passages chantés et dialogues parlés. Il est né dans les foires parisiennes avant de devenir une forme majeure du théâtre musical français. Il mêle souvent des airs connus de tous, une intrigue accessible et des personnages proches de la vie quotidienne ».
L’entreprise de redécouverte actuelle s’appuie sur l’étude des matériaux originaux. La présence aux Archives de Montpellier d’un exemplaire de l’édition originale a constitué une chance précieuse, offrant un point d’ancrage fiable pour la reconstruction de l’œuvre.
Une adaptation pour flûte et harpe
La partition originale avait été conçue pour un ensemble instrumental mobilisant plusieurs musiciens. L’un des enjeux majeurs du travail de restitution a donc consisté à en proposer une réduction adaptée à un duo instrumental, composé d’une flûte et d’une harpe.
Pour adapter la partition aux contraintes du projet et réduire l'orchestre sans perdre l'équilibre des sons ni la clarté des mélodies, Patrick Taïeb a fait appel à Ivane de Raulin, une de ses anciennes étudiantes, à qui il a confié l'entière réadaptation de l'œuvre. « Cela a nécessité un long travail de réécriture et d'adaptation. La principale difficulté était de préserver l’intention musicale des airs chantés », indique la jeune harpiste, qui sur scène assurera la partie musicale aux côtés du flutiste Benjamin Frouin. « L'opéra-comique, à cette époque, fonctionnait sur la reconnaissance par le public des airs populaires du moment, ce qui créait une complicité immédiate avec la salle. Pour retrouver ce mécanisme aujourd'hui, nous avons choisi, sur certains morceaux, de poser les paroles d'origine sur des musiques contemporaines bien connues. »
Les échos contemporains de la pastorale
La compagnie du Théâtre du Matin est chargée de redonner vie à cette œuvre vieille de plus de deux siècles, dont les résonances demeurent pourtant très actuelles. À l’heure où les questions de consentement, d’institution du mariage et de normes sociales traversent le débat public, Annette et Lubin continue de parler directement à notre époque. « Le sujet touche à des thèmes qui sont très contemporains, comme la liberté amoureuse et les rapports de contrainte. Annette se trouve au centre de trois désirs masculins, incarnés par Lubin, le bailli et le seigneur », souligne Gabrielle Ordas, qui signe la mise en scène.
Elle rappelle également que l’histoire résonne avec la trajectoire personnelle de cette autrice morte à 44 ans : « Justine Favart a elle-même été victime d’agressions et de pressions sexuelles. Cette œuvre n’est donc pas anodine pour elle. » Derrière la légèreté apparente de la pastorale, il y a aussi une réflexion sur le pouvoir, le désir et la vulnérabilité des femmes face aux rapports de domination.
Première étape avant Paris
Pour monter la pièce, Gabrielle Ordas disposait d'une liberté totale car aucune indication de mise en scène ne nous est parvenue de l'époque. Une page blanche, qu'elle a abordée comme une invitation à réinventer ce qu'elle appelle une « comédie musicale du Siècle des Lumières ». Pour les comédiens, le défi était d’alterner naturellement parties parlées et parties chantées. Un exercice exigeant, relevé avec enthousiasme par toute la troupe.
« La représentation du 27 mai à la Maison des Chœurs est une sortie de résidence, une étape », précise Gabrielle Ordas. Car l'aventure ne s'arrête pas à Montpellier. La pièce a été retenue par le théâtre de Pézenas le 25 novembre 2026, puis par La Vignette à Montpellier le 8 mars 2027 et surtout par l'Opéra-Comique de Paris, qui l'a d'ores et déjà programmée pour sa saison 2027-2028.
Entrée libre à la Maison des Chœurs le 27 mai à 20h. Réservation recommandée ici
« C’est une femme amoureuse qui veut vivre son amour tranquillement. Elle souhaite avant tout protéger Lubin. Mais devant les obstacles, elle se défend comme une femme de son temps pouvait le faire, c’est-à-dire qu’elle va en appeler à la compassion du seigneur. Ce n’est pas une femme offensive. À partir du moment où elle est au centre des préoccupations des hommes, elle ne parle plus beaucoup. »
« Le personnage est un esprit pur confronté aux puissants. Il aime Annette et veut être heureux avec elle et qu’ils soient cousins ne lui pose pas de problème. Il part du principe que les autres comprennent son bonheur. Il représente le mythe du bon sauvage. C’est un candide mais il n’est pas bête. Quand il réalise les mauvaises intentions des autres, il réagit avec vigueur. »
« Menteur, mauvais, manipulateur…le bailli est l’antagoniste de la pièce. Il n’a rien de bon en lui et est foncièrement égoïste. Il n’est plus tout jeune, c’est un barbon, veuf à trois reprises. Il désire Annette et sous couvert de raisons morales, veut profiter de la situation pour la forcer à l’épouser et écarter Lubin. Il tente de s’élever socialement et pour cela, n’hésite pas à ruser pour tromper le seigneur. »
« Le seigneur est le reflet de son époque. Un aristocrate qui a des principes moraux au nom desquels Annette et Lubin ne peuvent pas s'unir mais il se veut également un représentant des Lumières. Il convoite Annette qui est sa sujette et cela pour lui est naturel. Néanmoins, ce n’est pas un méchant. Il est embrigadé dans cette histoire à son corps défendant et finalement, c’est lui qui, au nom de l’amour, résoudra le problème. »