Quand Montpellier parfumait la France...

Jusqu’au XVIIIe siècle, bien avant Grasse, Montpellier fut la capitale de la parfumerie française. Les senteurs montpelliéraines, fabriquées par les apothicaires, se diffusaient sur tout le territoire, imposant jusqu’à la cour de France les noms de Matte La Faveur ou de Fargeon.
Portrait de Marie Antoinette
Marie Antoinette, par Elisabeth Vigée Le Brun, 1783 - Château de Versailles - © D.R.
Écouter

Le parfumeur de Marie-Antoinette

1755. Jean Louis Fargeon a sept ans. Dans la boutique de son père, située dans la Grand Rue, face à la traverse des Grenadiers, l’enfant aime à grimper sur une échelle et s’étourdir aux parfums contenus dans les pots de faïence alignés sur les vitrines et les hautes étagères. Essences de rose, de narcisse, de fleur d’oranger. Odeurs d’agrumes venues d’Italie : cédrat, bergamote. Senteurs exotiques : santal, cannelle, cascarille… Et tandis qu’au comptoir les acheteurs se disputent les huiles, les eaux, les poudres, les pâtes ou les pommades, le petit garçon veille jalousement sur le mystérieux laboratoire, installé au fond de la pièce. Dans le désordre des alambics, des serpentins et chaudières, se distillent les senteurs que l'enfant respire dans la garrigue, chaque fois qu’il parvient à s’échapper de l’école paroissiale. Il peut être fier de sa lignée. Il est apparenté par sa mère aux Matte La Faveur, l’une des plus grandes familles de parfumeurs de Montpellier. Cent ans plus tôt, un aïeul est même devenu apothicaire et parfumeur de SAR Mademoiselle d’Orléans. Mais il est loin de se douter que c'est lui qui inscrira son nom le plus durablement dans l'Histoire. En hissant ce qui n'était qu'un savoir-faire, au rang d’un art véritable ; en imposant ses compositions jusqu’à la Cour de France ; et en devenant une vingtaine d’années plus tard, le parfumeur attitré de la reine, Marie-Antoinette.

Habit de parfumeur, Tomek Kawiak
L'Habit de parfumeur. Sculpture de Tomek Kawiak, inspirée d'une gravure du musée Carnavalet de la fin du XVIIe siècle - © Gilda Vicart

Soigner et parfumer

« L’Eau de la Reine de Hongrie ne peut se faire si bonne qu’à Montpellier », écrit en 1693 le parfumeur Simon Barbe, « parce qu’ils la font avec les fleurs de romarin qu’ils ont en abondance ». Si la campagne languedocienne joue en effet un rôle essentiel dans le développement de la parfumerie à Montpellier – on compte en 1738 une centaine d’artisans sur la ville – le commerce des épices et l’importance de la médecine et surtout de la pharmacie, lui assurent un rôle de place forte du parfum en France, dès le XIIème et XIIIème siècle. Eau de thym, poudre de Chypre, tablettes stomacales au jus de réglisse... Les épiciers apothicaires montpelliérains, mêlent plaisir et thérapie. Senteurs et vertus curatives. Comme la célèbre Eau de la reine de Hongrie, offerte à Charles V en 1370, dont on peut s’asperger le visage ou avaler une gorgée pour se prémunir des infections. Le spectre de la peste, qui a ravagé l’Europe, pousse les habitants à chercher des protections secrètes. En faisant brûler des branches de thym ou de romarin dans la cheminée, en disposant dans les pièces dragées épicées, sachets de senteurs ou cassolettes, on charme les sens, on embaume les rues, mais on tente surtout d’éloigner les miasmes dangereux. À Paris, on s’arrache les senteurs « à la mode de Montpellier », fabriquées par plusieurs générations d’apothicaires : Jacques de Farge, Laurent II Catelan, les Fargeon et les Matte La Faveur… 

Vue du jardin des plantes
Le Jardin des plantes - © D.R.
illustration de jasmin officinal
Jasmin officinal - © D.R.
  • 0
  • 1
Vue du jardin des plantes
Le Jardin des plantes - © D.R.
illustration de jasmin officinal
Jasmin officinal - © D.R.

Un déclin brutal

Le 9 décembre 1687, l’orage éclate brutalement. Un arrêté, assujettit aux mêmes droits de douanes exorbitants que l’esprit de vin, « toutes les liqueurs venant de Montpellier et des autres provinces du royaume destinées pour la ville, banlieue et élection de Paris ». Les parfums, contenant de l’alcool, sont évidemment concernés par la mesure. À l’origine de cette décision, la volonté des Finances de mettre un terme aux fraudeurs, qui sous prétexte d’importer des « eaux de senteur », achetaient par tonneaux entiers et sans payer les taxes, leur eau-de-vie vaguement aromatisée. Pression fiscale, rivalité intestines, la fin de la parfumerie montpelliéraine est annoncée. Dépôts de bilan, faillites. On s’exile vers Paris ou vers Grasse, la grande rivale. 

En 1769, lorsque Giacomo Casanova s’installe pour quelques jours rue de la Saunerie, à l’Auberge du Cheval Blanc, il retrouve la belle dont il était épris, mariée à un apothicaire. Heureuse et fidèle désormais. « L’odor di femina » qui avait séduit le séducteur, à jamais évaporée… 

photo d'oeillets
© C. Marson