Elle a toutes les raisons de sourire au photographe, fièrement campée dans sa blouse longue, les mains sur les hanches devant la grande bâtisse qui abrite à l'époque à la fois les collections du musée Fabre et l'École des beaux-arts de Montpellier... Germaine Richier a 18 ans à peine. La guerre est terminée. Et la voilà acceptée dans l'atelier de Louis-Jacques Guigues, ancien praticien d'Auguste Rodin. Sur les motivations qui ont poussé cette jeune fille née dans un bourg agricole des Bouches-du-Rhône mais ayant passé toute son enfance à Castelnau-le-Lez, à s'affranchir des réserves familiales et à pousser les portes des salles de dessin et de modelage, les biographies de l'artiste s'avancent avec réserve. On sait seulement par quelques collègues masculins de l'époque, qu'elle y surprend et détonne. Non pas seulement par son allure ou son sérieux, mais par quelque chose de plus profond, dont elle chercha peut être toute sa vie à percer le mystère. Rencontrer Germaine, comme l'avouera plus tard le sculpteur italien Marino Marini, c'était rencontrer "un volcan de fantaisie et de vitalité".
Sculptures et métamorphoses
Et pendant les quelque vingt-cinq années que durera l'ensemble de sa carrière, l'artiste s'attachera à développer une œuvre personnelle et singulière qui lui vaudra une renommée internationale et l'admiration des plus grands artistes de son temps, de Picasso à Max Ernst, en passant par Matisse ou Giacometti... Après Montpellier, Germaine Richier suivra la voie classique, en "montant" poursuivre ses études à Paris, dans l'atelier d'Antoine Bourdelle, puis en ouvrant son propre atelier rue du Maine, où elle accueille à son tour quelques élèves (dont César Baldaccini, plus connu sous le simple nom de César). La Seconde Guerre mondiale la surprend alors qu'elle se trouve à Zurich en compagnie de son premier mari. Il suffit aujourd'hui de franchir le seuil de la petite salle 45, située au 2e étage du musée Fabre, dans l'aile moderne et contemporaine, pour être frappé par l'amplitude du bouleversement artistique et personnel qui s'opère alors en elle. Les quelques bustes et figures de ses débuts, vigoureux, pleins de tensions encore retenues, laissent place à partir des années 40 à une collection de créatures hybrides à l'aspect inquiétant et fantastique : araignée, mante, chauve-souris...
La consécration
Au sortir de la guerre, l'engouement pour son œuvre ira sans cesse croissant. Elle évolue alors au milieu de l'élite intellectuelle de son temps. La presse est unanime et pleine d'éloges. Si son contemporain Alberto Giacometti (1901-1966) occupe encore le devant de la scène, Germaine Richier sera l'une des rares artistes à avoir pu bénéficier de son vivant d'une rétrospective au Musée national d'art moderne (le futur Centre Pompidou), en 1956. Aujourd'hui, en dehors des collections du musée Fabre, son œuvre est visible aussi bien à Londres, qu'à Bruxelles, à Zurich, à Hanovre ou dans la collection de Peggy Guggenheim à Venise.
En 2023, l'exposition Germaine Richier, une rétrospective organisée par le musée Fabre de Montpellier en collaboration avec le Centre Pompidou, avait permis en quelques 200 œuvres, d'offrir un nouveau regard sur les temps forts de sa carrière. Et de mieux apprécier les rapports très étroits qu'elle avait entretenus avec la Ville de Montpellier et son territoire, paysage de garrigue, nature indisciplinée, faune et flore méditerranéenne, qui avaient indéniablement nourri son imaginaire.
L'exposition présentée jusqu'au 31 mai, au MO.CO et au musée Fabre, consacrée à l'histoire de l'École des beaux-arts de Montpellier, salue bien évidemment la carrière de l'artiste. Un de ses bustes en bronze de jeunesse ouvre l'exposition au MO.CO. Et au musée Fabre, la salle 45 qui lui est entièrement consacrée, propose un dialogue entre quelques unes de ses œuvres emblématiques (Loretto1, la Chauve-souris, La Montagne...) et celles de plusieurs femmes artistes contemporaines diplômées de l'École des beaux-arts de Montpellier : Emmanuelle Etienne, Joëlle Gay ou Caroline Munheim.