Révélée à Cannes en 2019 avec Indianara, portrait d’une activiste transgenre en lutte contre le gouvernement Bolsonaro, Aude Chevalier Beaumel poursuit avec Patricia son exploration des réalités sociales brésiliennes. Loin des clichés de carte postale, elle s’attache à dévoiler les aspérités d’un pays de plus de 210 millions d’habitants.
Une maman solo
Tourné sur trois ans, ce documentaire suit le quotidien de Patricia, une prostituée de 45 ans confrontée aux difficultés de son métier, notamment liées à l’âge. Mais son combat dépasse sa propre condition. Elle souhaite avant tout offrir à ses filles un avenir différent. Or, rattrapée par une dépendance à la cocaïne, elle voit peu à peu vaciller sa santé, l’équilibre familial et les perspectives de ses enfants.
« C’est une femme qui n’a jamais caché son activité à ses enfants. Au Brésil, les travailleuses du sexe ont un statut d’indépendant. Le proxénétisme est puni mais la prostitution y est moins criminalisée qu’en France. Néanmoins, cela reste un sujet encore tabou », souligne la cinéaste. « Patricia est fière d’avoir élevé ses enfants sans qu’ils sombrent dans la drogue ou le narcotrafic qui gangrène le pays. C’est une mère seule, dans une famille où les figures masculines sont largement absentes. On voit peu ses deux fils dans le film. »
Des liens de confiance
Ses trois filles vivant avec elle sont, pour certaines, déjà mères. Patricia rêve qu’elles poursuivent des études, obtiennent des diplômes et quittent la favela Complexo do Lins, au nord de Rio. Mais la prostitution est un travail comme un autre. Alors, pourquoi n’emprunteraient-elles pas le même chemin que leur mère ? « Dans cette famille, une forme de fatalité s’installe, faite de répétitions. Pourtant, si l’une d’elles choisissait la prostitution, Patricia l’accompagnerait de ses conseils », confie la réalisatrice.
Les deux femmes se sont rencontrées en 2021, lors du tournage d’une série documentaire qu’Aude Chevalier Beaumel réalisait pour une chaîne brésilienne. S’en sont suivies trois années de présence intermittente, au fil desquelles s’est construit une relation de confiance. « Patricia a accepté d’être filmée parce qu’elle n’a honte ni de sa vie ni de ses enfants ».
Une équipe ultra-réduite s’est alors installée dans le quotidien de la famille, jusqu’à en devenir presque familière. « Je n’interviens jamais directement. Ma caméra est là pour capter des fragments de leurs vies. Nous ne filmions pas en continu et il nous arrivait de tourner intensément pendant un mois, puis de disparaître plusieurs semaines ».
Une Montpelliéraine à Rio
D’une durée de 96 minutes, le documentaire est une coproduction franco-brésilienne. Côté français, la société montpelliéraine Chuck Productions en assure la production. « Aude travaille au Brésil depuis une quinzaine d’années après avoir fait ses études aux Beaux-Arts de Montpellier. Elle est attirée par les sujets forts. Son premier film était consacré aux veillées funèbres de jeunes victimes de violences policières à Rio », rappelle son producteur, Luc Reder qui annonce également que Patricia a été retenu par France 2 pour la collection « 25 nuances de docs » à l’automne prochain.
Le soutien de la Métropole
La projection publique, au cinéma Utopia, s’inscrit dans la programmation « Hors les Murs » du MO.CO. Le film a bénéficié à deux reprises du soutien du Fonds d’aide ICC de la Métropole de Montpellier, d’abord pour son développement, puis pour sa production. Une large part de la post-production a par ailleurs été réalisée à Montpellier, au studio Saraband, durant deux mois.
Cap sur Rio
Implantée depuis une décennie à la Halle Tropisme, Chuck Productions, jusqu’ici reconnue pour son expertise en effets spéciaux visuels et virtuels, élargit aujourd’hui son champ d’action au documentaire. « C’est sans doute la forme la plus aboutie pour raconter la société », estime Luc Reder, déjà à l’origine de Cœurs Noirs, réalisé par Christophe Petraud. Ce film, soutenu également par la Métropole et consacré au travail du chorégraphe franco-burkinabé Salia Sanou, avait été projeté en avant-première lors de la Biennale Euro-Africa 2023 à Montpellier.
Pour Patricia, Luc Reder s’est associé à Ocean Films, qui détenait les droits des images tournées initialement pour la série. Cette société de production reconnue de l’industrie cinématographique brésilienne est basée à Rio de Janeiro, ville jumelée avec Montpellier. Une connexion supplémentaire qui donne encore plus de sens à la découverte de ce film.
Cinéma Utopia - 5 avenue du Docteur-Pezet (Montpellier) > Tramway ligne 1, arrêt "Saint-Éloi".