Émile Paladilhe, l'enfant prodige de Montpellier

2026 marque le centenaire de la mort d’Émile Paladilhe, compositeur montpelliérain à succès de la fin du XIXe siècle. Enfant prodige à l’oreille absolue, il intègre le Conservatoire de Paris grâce au soutien de la Ville de Montpellier et devient, à seize ans, le plus jeune lauréat du Premier Grand Prix de Rome.
Emile Paladilhe
Émile Paladilhe (1844-1926) - © Palazzetto Bru Zane / fonds Leduc
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En janvier 1851, le docteur Alcide Paladilhe, accompagné de son fils Émile, sept ans, se rend au domicile de son ami Jacques Lordat. Chez cet éminent professeur de physiologie humaine à la faculté de médecine de Montpellier, l’enfant doit être présenté à Théodore Nisard, ecclésiastique belge, organiste renommé et musicologue érudit.

Comme Mozart !

Depuis plusieurs années déjà, Alcide s’émerveille des dons musicaux précoces de son fils. Émile a commencé l’étude du solfège à l’âge de cinq ans, et son père découvre bientôt, stupéfait, que l’enfant est capable de nommer instantanément n’importe quelle note isolée. Il possède ce don rarissime : l’oreille absolue. Comme Mozart ! 

Le père Nisard séjourne alors à Montpellier à la demande de la Bibliothèque nationale. Il a été chargé de transcrire un important manuscrit liturgique du XIᵉ siècle, découvert dans les archives de la faculté de médecine. Par amitié pour Lordat, Nisard accepte de venir observer le jeune Émile. 

Antiphonaire Montpellier
Le manuscrit retranscrit par Nisard a suscité un vif enthousiasme à sa découverte en 1847 car il donne les clefs pour comprendre l’interprétation authentique du chant grégorien médiéval - © Bibliothèque Interuniversitaire Montpellier
peyrou
La promenade du Peyrou, dans les années 1840, espace de jeux pour le jeune Émile - © Musée du vieux Montpellier
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Antiphonaire Montpellier
Le manuscrit retranscrit par Nisard a suscité un vif enthousiasme à sa découverte en 1847 car il donne les clefs pour comprendre l’interprétation authentique du chant grégorien médiéval - © Bibliothèque Interuniversitaire Montpellier
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La promenade du Peyrou, dans les années 1840, espace de jeux pour le jeune Émile - © Musée du vieux Montpellier

La vie en notes

Fasciné par ce qu’il a vu et entendu chez Lordat, Nisard se rend à plusieurs reprises au domicile des Paladilhe, rue Neuve-Jaoul (actuelle rue de l’École-de-Droit) afin de revoir le prodige. « Je me mis au piano, l’enfant fut placé de manière à ne pas voir le clavier, et pendant un quart d’heure, j’exécutai des suites d’accords très chromatiques. L’enfant n’hésita ni sur le nom des accords, ni sur l’ordre des notes qui les composaient, ni sur la nature consonante ou dissonante des groupes harmoniques (…) Il voit des notes, des bécarres, des bémols et des dièses dans le sifflement des tempêtes et jusque dans le bruissement des feuilles. En vérité, c’est chose merveilleuse ».

Le "diapason vivant "

Cette capacité singulière à percevoir la tonalité du langage parlé et d’être, comme le remarque Nisard,  un « diapason vivant » donne lieu à des remarques délicieusement cocasses. Ainsi, au terme d’une conversation, le garçon demande parfois à son interlocuteur : « Pourquoi avez-vous commencé à parler en la bémol majeur ? Pourquoi avez-vous fini en ré mineur ? Vous faites beaucoup de modulations, Monsieur ». Il affirme encore que les enfants pleurent le plus souvent dans les tons majeurs. Un jour, entendant un paysan réprimander son fils, il s’exclame : « Voilà un petit garçon grondé en fa mineur ».

Un sujet d'études

L’oreille absolue suscite au XIXᵉ siècle une vive fascination. Pour des musicologues comme Nisard, observer un enfant doté d’une telle faculté est une occasion rare. Cela permet de mieux comprendre comment fonctionne la perception des sons et d’éclairer les bases du langage musical et de sa transmission. Le 22 mars 1851, il publie ses observations dans L’Écho du Midi. L’article connaît un certain retentissement. Quatre mois plus tard, un rapport consacré au jeune Montpelliérain est présenté devant l’Académie des sciences, à Paris.

À Montpellier, les soutiens se multiplient. Dom Sébastien Boixet, grand organiste titulaire de la cathédrale Saint-Pierre, se charge de lui donner un enseignement approfondi. Bonaventure Laurens, figure centrale de la vie artistique et intellectuelle montpelliéraine met à disposition sa riche collection de partitions.

Laurens
Bonaventure Laurens (1801 – 1890) est très célèbre pour ses aquarelles. Musicien, il est en contact avec les grands compositeurs de son temps - © Bibliothèque-Musée Inguimbertine Carpentras
Montpellier
La Faculté de Médecine, située dans l’ancien monastère Saint-Benoît, jouxtant la cathédrale Saint-Pierre, où Laurens, Secrétaire - agent comptable de la faculté, occupait un vaste appartement de fonction au dernier étage - © Archives de Montpellier
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Laurens
Bonaventure Laurens (1801 – 1890) est très célèbre pour ses aquarelles. Musicien, il est en contact avec les grands compositeurs de son temps - © Bibliothèque-Musée Inguimbertine Carpentras
Montpellier
La Faculté de Médecine, située dans l’ancien monastère Saint-Benoît, jouxtant la cathédrale Saint-Pierre, où Laurens, Secrétaire - agent comptable de la faculté, occupait un vaste appartement de fonction au dernier étage - © Archives de Montpellier

Prix de Rome à 16 ans

Boixet et Laurens sont formels. Émile doit entrer au Conservatoire de Paris pour y développer pleinement ses dons. Mais une installation à Paris nécessite des frais considérables pour le docteur Paradilhe, père de famille nombreuse. En mai 1852, il entreprend des démarches auprès du Conseil municipal de Montpellier afin d’obtenir une aide pour son fils.

Présidée par Victor de Bonald, l'assemblée lui accorde une bourse d'études pour trois ans. Les dons remarquables de l’enfant comptent dans la décision, mais l’histoire familiale des Paradilhe a peut-être aussi pesé. Un oncle d’Alcide, membre de la dernière garde de Louis XVI aux Tuileries, avait été guillotiné sous la Terreur. Un événement que ne pouvait ignorer un conseil municipal majoritairement monarchiste.

La famille Paladilhe s’installe à Paris à l’été 1854. Au Conservatoire, les progrès d’Émile sont fulgurants. À douze ans, il obtient son premier prix de piano. Sa bourse municipale est renouvelée en 1857. Compositeur précoce et talentueux, il devient en 1860, à seulement seize ans, le plus jeune lauréat du Premier Grand Prix de Rome de toute l’histoire du concours.

Victor de Bonald
Victor de Bonald (1814 – 1897), maire monarchiste de Montpellier en 1852 - © Archives de Montpellier
Paladilhe
Émile Paladilhe en 1861 - © Coll.part.
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Victor de Bonald
Victor de Bonald (1814 – 1897), maire monarchiste de Montpellier en 1852 - © Archives de Montpellier
Paladilhe
Émile Paladilhe en 1861 - © Coll.part.

Des séjours à Montpellier

Émile parti à Rome, ses parents et ses trois sœurs reviennent à Montpellier. Alcide n’en suit pas moins avec attention la carrière de son fils, dont les compositions lyriques rencontrent un succès croissant depuis son retour d’Italie. En 1868, sa Mandolinata est sur toutes les lèvres. Alcide meurt en 1877 sans avoir entendu Patrie, l’opéra les plus célèbre d'Émile. 

Profondément attaché à sa ville natale, où l’engagement des autorités municipales a été déterminant pour sa carrière, Émile Paladilhe y effectue de fréquents séjours. Auteur de l’hymne officiel des 600 ans de l’Université, en 1890, il réserve à Montpellier la création de son oratorio Les Saintes Maries, exécuté le 11 avril 1892 dans l’église Saint-Denis en présence de l’évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières.

Paladilhe
Émile Paladilhe cesse de composer en 1910. Il meurt le 6 janvier 1926, à 82 ans, avant que son œuvre, peu à peu, ne sombre dans l’oubli - © Coll.Part.
Patrie
Créé en 1886 à Paris, l'opéra "Patrie" est joué pour la 1e fois à Montpellier en 1890 devant le Président de la République Sadi Carnot - © D.R.
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Paladilhe
Émile Paladilhe cesse de composer en 1910. Il meurt le 6 janvier 1926, à 82 ans, avant que son œuvre, peu à peu, ne sombre dans l’oubli - © Coll.Part.
Patrie
Créé en 1886 à Paris, l'opéra "Patrie" est joué pour la 1e fois à Montpellier en 1890 devant le Président de la République Sadi Carnot - © D.R.